Je ne suis pas très expérimenté en photo “Wildlife”. C’est une approche bien spécifique et respectable de la photographie, qui requiert une patience dingue, un matériel bien particulier et un sens très affuté du cadre. Car s’il est facile de se déplacer ou de faire déplacer son sujet pour faire un portrait (volé ou non), ou pour réussir un beau cadre de paysage, anticiper les mouvements de Dame Nature ou d’un animal est une autre histoire!

Mais ce vendredi 20 mars 2015 sonnait comme un défi à ne surtout pas manquer. C’était la première éclipse (quasi) totale dans nos régions depuis 1999 et surtout la seule avant 2089, un rapide calcul mental m’a vite fait comprendre qu’à l’âge 30ans, c’était maintenant ou jamais (en Belgique du moins).

J’avais beaucoup de lieux en tête pour faire “ma photo” de l’éclipse, juste pour moi, pour le défi. J’avais pris mon vendredi matin, j’envisageais d’aller du côté du Palais Royal, de l’Atomium ou évidemment de ce bon vieux Flagey.

Mais la déception fut grande quand jeudi soir le couperet est tombé: il allait faire dégueulasse…
J’ai donc renoncé à mes ambitions et je m’apprêtais à faire comme tout le monde: tenter de la voir (forcément sans lunettes sinon ce n’est pas drôle) au moins une fois au travers des nuages.
Vendredi matin donc libre, j’étais entrain de faire un super reportage… ma lessive quand tout à coup je la vois surgir, au tout début de sa danse. Ni une ni deux, je fonce chercher mon matériel et en catastrophe je pose un cadre.

Le temps des questions

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L’appareil posé à la va-vite

Dans l’urgence, je place mon appareil (Canon 5D Mark II) muni de ma plus longue focale (70-200 f2.8) et je me positionne pour commencer à mitrailler l’éclipse.

Et c’est là que les questions qu’un photographe “Wildlife” se pose commencent à me venir à l’esprit :

  • “Où va aller cette éclipse?”
  • “Va-t’elle être rapide?”
  • “Les conditions vont-elles changer?”
  • “Combien d’occasions vais-je avoir?”
  • “Mon cadre est-il le bon?”

Je ne vois rien hormis une zone aveuglante et en passant mon appareil en mode visée à l’écran, je ne vois qu’un nuage…

Je n’ai pas eu beaucoup de temps de poser un cadre et encore moins de compter sur madame l’éclipse qui refuse de se montrer pour m’aider . Tout ce que je vois, c’est un nuage de la taille de la Belgique. Je commence à attendre… Et forcément, je commence déjà à m’impatienter.

Et puis là, Biim! Elle se montre dans toute sa splendeur et j’ai l’occasion de faire mon cadre. Je veux une amorce en premier plan, pour faire quelque chose de beau mais sobre. J’ai envie que cette éclipse reste malgré tout dans son contexte d’astre au dessus de nos têtes, pas juste une boule brillante au milieu d’un dégradé. Ça n’a duré que 10 secondes mais j’ai vite pu faire mes réglages et mon point.

N’ayant pas de filtres à portée de main, j’ai dû improviser. J’ai nettement plus l’habitude de “contrer” le soleil ou de m’arranger pour qu’il me soit utile sans le voir: je n’avais jamais cadré le soleil. C’était donc un peu l’impro. J’étais en 100 ISO, 1/200eme de seconde et en f22 pour avoir un net général et pour obtenir une image correctement exposée lorsque le soleil frappe le capteur.

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L’éclipse qui se montre discrètement de temps à autre

J’avais sur moi une carte mémoire où était installé le logiciel “Magic Lantern” qui est un outil génial pour ceux qui désirent obtenir bien plus de leur appareil photo, particulièrement pour la vidéo. J’écrirai bientôt un article à ce sujet. (Attention, l’utilisation de Magic Lantern comporte certains risques et peut annuler la garantie Canon en cas de dommages causés à l’appareil!)
Dans toutes les options de ce logiciel qui remplace les settings de base, il y a l’intervallomètre pour réaliser des “time-lapse” photos. J’ai donc fait en sorte que mon appareil prenne automatiquement une photo toutes les 10 secondes car j’ai très vite été ébloui par la lumière vive du soleil et je n’ai pas pu me permettre de regarder en permanence dans sa direction pendant 1h30.

Surtout que la coquine était discrète, vraiment discrète…

Au bout de son ballet, je n’avais que 8 photos de l’éclipse qui avait donc gagné sa partie de cache-cache…

Transcender un simple cliché en histoire.

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Capture d’écran après traitement provisoire d’une des photos obtenues

“Cache-cache”… C’est en prononçant ce mot que j’ai compris ce que je devais faire. Oui, l’éclipse a joué au chat et à la souris avec nous tout au long de son trajet dans le ciel. J’avais les images, je pouvais raconter cette histoire. La suite, une balade entre Lightroom afin de corriger et uniformiser les prises de vues et Photoshop pour fusionner les différentes phases de l’éclipse et le récit de cette journée nuageuse un peu spéciale était là.

Le côté sombre de la photo est un parti-pris: la mélancolie et le contraste sont omniprésents dans mon travail personnel. Le noir et blanc aussi car j’affectionne particulièrement cette technique. Supprimer l’élément couleur permet de se focaliser encore davantage sur ce qui se raconte dans une image.

La photographie n’est pas taillée pour la routine!

La morale de cette histoire est que j’ai failli laisser tomber l’idée de prendre cette éclipse en photo. Une météo inappropriée, une impatience acquise par la force de l’habitude à vouloir mon cliché immédiatement et sans (trop) d’éléments incontrôlables. Cela aurait été bien dommage car elle était là, il fallait juste être patient et comprendre ce qui se passait sous nos yeux. Ce n’est qu’une photo, parmi tant d’autres clichés de cette éclipse mais je serais passé à côté d’une belle leçon de photographie en ce 20mars 2015…